Entretien : Farane Seme Chaotique

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Le bdsm est une expérience que je conçois pour l’autre, et à travers laquelle je me réalise.

J’initie une nouvelle rubrique, les entretiens, à travers lesquels une personne se raconte, se livre, ouvre quelques lucarnes sur ce qui la lie – car c’est bien de cela qu’il s’agit – au bdsm.

1- Farane, est-ce que tu peux présenter en quelques lignes, en choisissant ce que tu souhaites dire de toi et de ta découverte du bdsm ?

J’ai découvert la sexualité avec deux portes : tout d’abord, les bédés érotiques de mes parents (et plus largement, des adultes qui m’entouraient), et les fanfictions Harry Potter. Le premier médium me fascinait avant tout pour des raisons esthétiques : une des lectures les plus marquantes de mon adolescence est EVA, de Didier Comès. Il y avait dans cette BD une ambiance malsaine qui me fascinait profondément. C’est l’histoire d’une femme dont la voiture tombe en panne. Elle est accueillie pour passer la nuit, puis quelques jours, chez un homme qui vit seul dans un manoir. Enfin, pas exactement seul, puisqu’elle découvre un peu plus tard que ce manoir abrite également sa soeur jumelle, Eva. Cette femme est dans un fauteuil roulant, et elle a clairement tous les attributs de la dominatrice.

Il y avait plusieurs choses qui me touchaient dans ce personnage : le fait que son handicap ne soit pas un frein à l’emprise qu’elle semble exercer sur les autres personnages, la relation qu’elle entretenait avec son frère jumeau, et enfin (SPOILER), le fait qu’elle n’existe pas vraiment. En effet, de ce que je me rappelle de l’intrigue, Eva est morte il y a plusieurs années, et son frère jumeau a décidé de continuer à la faire vivre à travers lui. (FIN DU SPOILER) La fusion poussée à l’extrême, la confusion des genres… je pense qu’on tient là des thèmes importants pour moi. Cette bédé finit très mal, je n’en conseille pas la lecture aux âmes sensibles.

Les fanfictions, elles, m’ont apporté ce côté fluffy bisounours qui est toujours très important pour moi. Je pense que ma façon d’envisager le bdsm se nourrit profondément de ces deux courants : une fascination pour le morbide et la relation abusive, combinée à un attrait lumineux pour la confusion des genres et le polyamour.

Le bdsm, donc, on y arrive. Je pense que c’est d’abord lié à mon rapport à certains garçons. Il y a certaines personnalités, certaines postures, certaines façons d’être au monde, qui enclenchent chez moi à la fois le désir de les envelopper de mon amour dans ce qu’il peut avoir de plus lumineux, mais aussi d’assoir sur eux une emprise, ce qui, dit comme ça, est beaucoup plus sombre. Il y a cette dualité, je pense, entre un amour éthique, libre, émancipateur, et un désir de contrôle, de possession et de contrainte. Pour moi, ce n’est pas antinomique, et j’ai appris à l’accepter au fil des années. Il m’arrive encore de me penser dangereuse, toxique, mais j’espère qu’avec ma pratique des jeux de rôles, j’ai développé un rapport plus safe à mes envies bdsm : je les circonscris à un rituel magique, consenti avec mea partenaire.

2- Si le bdsm était un arbre, dans quelle branche est-ce que tu te situerais ? Ou plus largement, comment est-ce que tu l’envisages, au-delà des étiquettes ?

Mon histoire avec le bdsm est très liée à mon rapport à l’art. Je crois que ces garçons si particuliers sont un certain type de muses. Je veux, à travers le bdsm, atteindre leur essence, toucher quelque chose en eux de l’ordre de la vérité. Je suis clairement dans la branche Bondage Discipline. Je ne pratique pas le sadomasochisme physiquement, mais je pense que c’est plus une question d’occasion.

Tout se passe essentiellement dans la tête (on revient à cette histoire d’emprise). Pour moi, c’est un jeu érotique psychologique. Le passage à l’acte est pour moi un passage non obligé, certainement parce que j’aime le confort du jeu textuel, mais je franchis, peu à peu, les insécurités qui me séparent de la concrétisation physique de mes fantasmes.

2 bis- Ta réponse me renvoie à la problématique de la réification. L’enjeu artistique me parait aussi politique, puisqu’en transformant des hommes en muses, tu renverses la norme de genre qui exclue traditionnellement les femmes de la création artistique, pour les cantonner aux rôles d’objets d’art, d’inspiratrices.
J’en arrive donc à ma question sur le rapport à l’emprise. Si je te lis bien, tu ne cherches pas à les modeler à ta convenance mais à trouver leur vérité – une vérité quasi ontologique.
Et pour jouer l’avocate du diable, où est-ce que cela se situe, selon toi ? Quelle différence est-ce que tu ferais entre ta pratique et celle du Pygmalion qui va modeler son élève à sa guise, ou encore celle de doms que l’on croise beaucoup dans le milieu qui prétendent révéler à une femme la soumise (chienne, salope) qui est en soi ? De quel ordre est la limite ?
Par ailleurs, dans le même temps, tu parles de jeu. Un jeu qui dirait alors le vrai ?

La limite, c’est que c’est un jeu. Je ne crois pas une seule seconde révéler vraiment (ou en tout cas, plus qu’une autre rencontre) quelqu’un que j’aime à lui même. C’est une histoire que je me raconte, et avec laquelle j’essaie de garder une saine distance ! Et j’aime quand l’autre se la raconte aussi, je crois que c’est aussi confortable, pour l’autre, de se dire que je suis un tourbillon, un chaos qui le bouscule plutôt que d’assumer qu’il fait la plus grande partie du boulot.

La question de la Muse est passionnante, ce coup de cœur si particulier entre un artiste et un objet animé. Car c’est de ça qu’il s’agit, tu l’as très bien fait remarquer. Un objet dont je saisis une partie de l’énergie, mais dont le fantasme est finalement plus excitant parfois que la vraie personne derrière. Bon moi j’ai une chance, c’est que je pense que quand quelqu’un me plaît, tout ce qu’il fera viendra nourrir l’histoire que je me raconte sur lui. Et là, pareil : prendre conscience que la Muse et la personne sont deux entités distinctes, et si elles se nourrissent mutuellement, c’est la personne qui compte avant tout.

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3- Tu es féministe. Comment est-ce que cela s’articule pour toi avec le bdsm ?

Bon, déjà, je suis clairement team féminisme queer.  Je me définis comme afab et genderqueer (non binaire). En gros, ça veut dire que je suis perçu comme femme, mais que je veux pas l’être, et que je veux pas être perçu comme garçon non plus. Le genre est un système dont j’aime faire péter les cases, et qui doit être, selon moi, un jeu de performances plutôt qu’un mythe essentialiste délétère. Je correspond pas à l’idée qu’on se fait d’une identifiée meuf, et je ne veux pas y correspondre. J’explore, dans ma pratique, de nouvelles dynamiques de pouvoir que celles qui sont observables dans notre société. Je ne me retrouve pas dans le stéréotype de la dominatrice talons hauts et décolleté. Au début, j’avais un rejet des matières (latex, chaînes et clous), mais plus j’avance, plus je me rends compte que ce n’est pas les matières mais la façon dont elles épousent les corps qui ne m’excite pas.

Je crois que j’aime bien me raconter que ma pratique permet de bousculer la norme des moldus. Pour moi, le bdsm est une pratique lumineuse, amoureuse, pas un fantasme sale auquel je cède dans la honte. Je n’ai d’ailleurs pas d’attrait pour l’humiliation. Pour moi, le bdsm n’est pas une question de supériorité, c’est un dialogue entre deux désirs. Un dialogue entre l’urgence et la patience, le plaisir et la douleur, l’attention et l’indifférence. Désir de contrôle, désir d’abandon. C’est un lien tendu, un élastique qu’on tire jusqu’au point de rupture sans jamais le rompre. Je souscris tout à fait aux appellations japonaises uke et seme, que je « traduis » comme pourvoyeur/récepteur. Pour moi, le bdsm est une expérience que je conçois pour l’autre, et à travers laquelle je me réalise.

Je serais, moi, bien incapable de l’abandon des sub. J’admire cette capacité à lâcher prise, c’est selon moi un acte d’une force incroyable, et je trouve que cette force n’est pas assez respectée et célébrée.

4 – Qu’est-ce tu penses de la féminisation des hommes soumis comme pratique de certaines dominatrices ?

Mmmhh, c’est une bonne question. Forcément, quand on joue avec le genre comme une performance, on va avoir tendance à aller au plus facile, c’est à dire « les garçons sont des filles, les filles des garçons ». Personnellement, j’aime l’idée de voir les garçons qui m’excitent comme des princes ou des princesses. J’y associe l’idée de délicatesse, de pudeur et d’ingénuité.

Si je devais parler brutalement : je pense que la féminisation de la faiblesse est une grosse connerie. Parce que la soumission n’est pas faible, déjà. Je serais, moi, bien incapable de l’abandon des sub. J’admire cette capacité à lâcher prise, c’est selon moi un acte d’une force incroyable, et je trouve que cette force n’est pas assez respectée et célébrée. Et quand en plus on associe cette supposée faiblesse au féminin, c’est n’importe quoi. Je pense qu’il faut se débarrasser de ces schémas à la con, qui enferment les nanas dans des rôles de pauvres soumises, et les hommes dans des rôles de prédateurs dominants.

Après, je parle de là où je suis : je fantasme peu sur l’humiliation. Donc forcément je suis détachée de cet enjeu, et j’ai conscience qu’une personne qui fantasme sur l’humiliation dans le cadre d’une performance de genre pourrait certainement me faire fermer ma bouche 🙂 Nous sommes, bien sûr, le fruit de nos déterminismes, et je pense qu’on pourrait questionner des heures les raisons profondes de l’attrait pour telle ou telle pratique sexuelle. Mais le jeu peut aussi être une façon de mettre nos représentations à distance, pour les questionner et surtout, pour les dépasser.

J’ai conscience que les mecs qui me plaisent sont « plus féminins que les autres ». Ils ne se reconnaissent pas dans les clichés de la virilité exacerbée. Mais je ne vois pas cela comme une faiblesse, au contraire. Pour moi il faut une sacré force pour ne pas correspondre aux injonctions de genre. J’analyse ça comme une reconnaissance d’un parcours qui fait écho au mien. Je serai mal à l’aise avec un homme cis qui performe la masculinité.

En parler ou le taire ?

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Dans ma vie personnelle, il se trouve que je me suis senti, dès l’éveil de ma sexualité, exclu, pas vraiment rejeté, mais appartenant à la part d’ombre de la société. (…) Très vite, ça s’est transformé en une espèce de menace psychiatrique : si tu n’es pas comme tout le monde, c’est que tu es anormal, si tu es anormal, c’est que tu es malade.
Michel Foucault

Dans un monde patriarcal, assumer sa sexualité reste un danger

Je pense aux femmes réputées faciles dont on pense que le viol n’en est pas vraiment un, pas tant que ça, puisqu’elles n’ont pas de réputation à préserver.

Je pense aux lesbiennes victimes de viols correctifs, censés les guérir de leur homosexualité.

Je pense aux femmes polyamoureuses harcelées parce qu’évidemment, si elles couchent avec plus d’une personne, c’est qu’elles peuvent bien coucher avec tout le monde.

En matière de sexualité féminine, la dissidence a un prix.

Alors, est-il si simple que ça d’assumer publiquement une sexualité aujourd’hui encore majoritairement taboue, a fortiori lorsque l’on est une femme dite soumise* ?

Pour les hommes comme pour les femmes, ça ne fait pas un pli, il est plus facile de se dire dominant-e que soumis-e. Le terme est porteur d’un je-ne-sais-quoi de badass et de sulfureux très en vogue actuellement. On pense au mâle alpha, à la femme forte.

Au contraire, un homme qui assume sa soumission prend le risque d’être ravalé au rang de la femme, c’est-à-dire de déchoir. Dans notre radieuse société si ouverte sexuellement, le fait d’être soumis, humilié, passif, pénétré est encore et toujours associé au féminin. Un homosexuel qui « fait la femme » – ou pire, « la folle » – prend le risque si cela se sait d’être banni du club des-hommes-les-vrais et d’être l’objet de mille et une plaisanteries et brimades. Il en va parfois de même d’un homme soumis.

Quant aux femmes…
La culture du viol diffuse l’idée latente que les femmes aiment les salauds, et qu’elles ont besoin qu’on les force un peu. Une nuit, un homme que je quittais m’a pris les poignets en pleine rue en me demandant si le problème, au fond, n’était pas qu’il était trop gentil, si je ne préférais pas finalement qu’on me traite comme ça. J’ai pu le repousser et prendre moralement le dessus. Mais à votre avis, avec une telle manière de penser,  qu’aurait-il fait s’il avait su que j’avais, réellement, des penchants pour la soumission  ? Qu’est-ce qui aurait pu se passer ?

Lors d’un procès pour viol, ou même lors d’une plainte au commissariat, il est hélas plus que fréquent que des soupçons pèsent sur la victime. Être habillée trop sexy, avoir bu, n’avoir pas dit non avec assez de clarté, avoir eu un peu trop de partenaires dans sa vie sont souvent des raisons implicitement suffisantes pour voir sa plainte déboutée. Comme si tous ces facteurs avaient le pouvoir de faire magiquement disparaitre l’absence de consentement. Dans un monde comme celui-là, assumer publiquement le fait que l’on peut se prêter à des scénarios qui intègrent les thèmes du viol et de la violence est un danger immense. Imaginez seulement… « Cette femme passe son temps à dire non et à se laisser faire parce que ça l’excite. Elle aime cela, Votre Honneur ! Cela lui plaisait et elle n’assume pas, voilà tout ! »

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Au quotidien, enfin, la vie d’une femme féministe est faite de combats permanents, qu’ils soient épiques ou microscopiques. Essayer de ne pas se faire couper la parole, tenir bon dans une conversation, même quand on est la seule à défendre ces positions, tenter de ne pas se faire sexualiser en permanence et, bien sûr, résister à la horde de stéréotypes qui composent l’image d’Épinal de La Féministe. Dans ce contexte, se révéler soumise, c’est prêter le flanc à toute une série de plaisanteries graveleuses, de sous-entendus égrillards et d’attaques machistes. C’est possible, bien sûr, à plus forte raison si on évolue dans un milieu un peu plus safe que la moyenne, mais cela relève tout de même de l’exploit. Un de plus.

Pudeur et politique : les affres du coming-out

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Pourtant, vient un moment où on a, de plus en plus, envie de révéler ses penchants au grand jour. A quoi bon se cacher ? Pourquoi ne pourrait-on pas, nous aussi, évoquer notre sexualité au travers d’une conversation arrosée de fin de soirée entre copains ?

Et malgré tout, ce n’est pas si simple. Parce que Foucault.michel-foucault-3_5458072
C’est un peu court, jeune fille, me direz-vous, et vous aurez certes raison, mais je ne vais pourtant faire qu’effleurer ici tout ce que Michel Foucault, adepte BDSM et philosophe du pouvoir, peut apporter à ce dilemme.

Je vais essayer de résumer brièvement sa pensée au sujet de l’aveu sexuel, mais vous pouvez aussi lire cette introduction ou même ce roman photo, moins sérieux mais avec des hipsters.
Pour Foucault (et dans une certaine mesure, la philosophe féministe Judith Butler à sa suite), la société occidentale nous pousse à l’aveu, à un aveu qui, par les informations qu’il suppose, confère du pouvoir à celui qui le reçoit. Plus les gens avouent, plus ils se confessent, plus ils deviennent transparents et faciles à gouverner. C’est valable pour le catholicisme mais ça l’est tout autant, vous l’aurez compris, pour le monde des réseaux sociaux où l’on doit tout dire et où les données personnelles se marchandent.

Le pouvoir nous pousse à parler, à nous raconter. Mais alors, comment résister ? Mentir ? Ne pas répondre ? Ou peut-être, qui sait, subvertir les termes de la question et refuser à nos sexualités le droit ou le pouvoir de nous identifier ?

On a parfaitement le droit de choisir la pudeur, le secret, le silence des alcôves. Mais il n’empêche qu’étrangement, on n’invoque souvent une pudeur nécessaire que lorsqu’il s’agit de sexualités non conventionnelles. Où est la limite entre pudeur et tabou ? Parler peut servir à se défendre, plutôt que d’encaisser en silence, quand on entend un peu trop souvent des propos qui se rient de nos goûts. Cela sert aussi à se battre. Les luttes LGBT l’ont démontré, faire son coming-out est un acte politique qui peut bel et bien changer le monde. Plus l’on parle, plus la parole se libère et plus il est facile de revendiquer le droit d’exister au grand jour.

*Je parlerai dans cette article de femme soumise pour être comprise plus facilement, mais le terme bottom serait plus exact.

 

Soumise, vraiment ? A nous de choisir nos mots

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Suite à l’article précédent, je me suis fait la réflexion que décidément, le terme « soumise » ne me convenait pas.

Si je l’ai utilisé, c’est avant tout pour que tout le monde comprenne immédiatement ce dont je parlais. C’est un mot qui entre en résonance avec notre imaginaire, on a des images de femme attachée ou en tenue de soubrette (1), bref, c’est pratique.

Sauf que.

Sauf qu’à bien y réfléchir, ce terme ne correspond que de très loin à la réalité de mes pratiques, et d’encore plus loin à la manière dont je me définis, ou à la réalité de la relation qui m’unit à mon partenaire.
Les termes « maître », « maîtresse », « soumis » et « soumise » font partie en France de nos représentations classiques. Du folklore, en somme.

Mais ce folklore – avec les tenues de soubrette et les casquettes en cuir – ne représente qu’une infime partie de la réalité du BDSM.
Pour rappel, ce terme englobe trois champs :

  • Bondage et Discipline
  • Domination et Soumission
  • Sadisme et Masochisme

Le BDSM recèle donc une variété de réalités et de pratiques infiniment vaste.
J’aime parfois parler d' »échange de pouvoirs érotiques ». C’est un terme qui met l’accent sur l’aspect consensuel de cet échange et reste suffisamment flou pour y inscrire le degré d’intensité que l’on souhaite. A condition, bien sûr, de prendre en compte la tension qui peut se jouer dans l’échange de pouvoir. Cette hiérarchie n’est ni immuable ni inerte. Elle est mouvante, fluctuante. Dans cette incertitude peut même se dérouler l’essentiel du jeu érotique. Dans le doute, dans la faille. « L’endroit le plus érotique d’un corps » écrit Barthes,  « n’est-il pas là où le vêtement baille ? »
C’est parfois la rébellion – ou la possibilité d’une rébellion –  qui fait le jeu de pouvoir et l’intérêt de ses tensions.

Dès lors, le terme soumis-e semble bien plat, bien inerte. Une tension déjà résolue. Il convient à certain-e-s, et c’est tant mieux, mais j’ai préféré pour ma part choisir – presque inventer – avec mon partenaire d’autres mots à mettre sur ce que nous partageons, des mots que je ne dirai pas ici, parce qu’ils nous appartiennent.

Tant pis pour les conventions poussiéreuses et la terminologie en vigueur !

Topbottom et switch : Des mots pour se comprendre

Et pourtant, il faut bien des termes communs pour se reconnaître, se nommer, être compris-e. Des termes suffisamment neutres pour englober des réalités si diverses.

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Quelques membres de la communauté actuelle de San Francisco. Encore d’autres pratiques..

En anglais, il existe les mots « top » et « bottom » (« haut » et « bas »), qui désignent respectivement la personne qui exerce la stimulation et la personne qui la reçoit. Ce sont des termes suffisamment vagues pour renvoyer toute sorte de stimulation, physique ou psychologique.

Ces termes ont été créés par la communauté sadomasochiste de San Francisco, au début des années 90, de manière justement à intégrer le plus de pratiques possibles, pour ne pas se montrer excluant vis-à-vis de membres de la communauté. C’est également à cette période et dans cette optique qu’a été forgé le terme BDSM.

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Wendy Delorme. Phographe : Yann Levy

Une définition plus précise est proposée par l’auteure, militante et performeuse Wendy Delorme dans ce livret que je recommande chaudement (inspiré d’un livret créé justement par la communauté de San Francisco et qui s’intitulait « SM sex safely ») :

Les mots top et bottom se traduisent littéralement par « haut » et « bas » et n’ont pas d’équivalent dans le langage SM français. Le duo « dominant/soumis » définit une dynamique de pouvoir, tandis que top/bottom désigne des rôles plus diversifiés.

Top ne signifie pas forcément « dominant » et bottom ne veut pas toujours dire « soumis ». Par exemple quand une personne fait l’amour à une autre, on peut dire qu’elle est le « top« , ce qui ne veut pas dire qu’elle domine forcément la personne à qui elle fait l’amour. Dans ce cas « top » fait référence à la personne qui est sexuellement active et non pas à un rôle de domination.

Dans une dynamique de pouvoir, le top est celui qui domine et le bottom celui qui se soumet. Mais les deux peuvent aussi bien être « actifs » que « passifs », les deux peuvent donner et recevoir des sensations (sauf s’ils n’aiment pas le contact physique).

Nous utilisons aussi le mot switch, qui désigne les personnes qui aiment inverser et varier les rôles, alternativement donner et recevoir des sensations, dominer ou se soumettre, selon les partenaires et les envies.

Ainsi, dans une relation sadomasochiste sans échange de pouvoir, le top sera la personne qui exerce la douleur et le bottom la personne qui la reçoit. Cette définition est proches des concept japonais d’uke et seme. Ce sont des termes présents dans le yaoi et qui viennent des arts martiaux, l’un dérivé de « recevoir » et l’autre d' »attaquer ».
Les jeux de pouvoir, quant à eux, sont complexes et subtils. La personne qui se soumet peut être à l’initiative de beaucoup de choses, il n’y a qu’à voir Sacher Masoch, dont le héros dans La Vénus à la Fourrure initie littéralement sa dominante. Il est nécessaire de garder à l’esprit qu’en terme de domination, on est toujours plus ou moins dans le rôle.

Pour mieux s’y retrouver dans ces pratiques labyrinthiques, les mots top, bottom et switch permettent donc de communiquer de manière relativement neutre et inclusive… si tant est que des mots puissent être neutres.

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(1) Il y aurait beaucoup à dire par ailleurs sur la figure de la soubrette et l’enjeu de classe à laquelle elle se rattache. Les questions de race (en tant que construction sociale) et de classe sont à interroger dans l’imaginaire érotique, au même titre que les question de genre. J’espère y revenir dans un prochain article.

 

 

Féministe et soumise

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J’ai commencé à défendre des positions féministes très jeune.
J’ai commencé à développer des fantasmes bdsm bien plus jeune encore.

Mon adolescence s’est déroulée, comme pour beaucoup, dans la hantise qu’on apprenne mon sombre secret. Mais cerise sur le gâteau, j’avais aussi la conviction d’être une insulte vivante pour les femmes et les féministes. J’étais considérée la féministe de service, mais je savais que j’avais en moi cette chose qui ne ferait jamais de moi une vraie féministe. Je m’engluais dans mes paradoxes.

Et puis un jour, je suis tombée sur des écrits sex-positive, qui me montraient qu’on pouvait être khâgneuse, anticapitaliste, sex-worker et pratiquer le BDSM.

Le grand chamboulement.

Soudain, je pouvais être accepté malgré ce que j’étais.  Mes fantasmes pouvaient n’être plus un obstacle. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à me rapprocher des mouvements spécifiquement féministes, plutôt que de mouvements politiques ouverts aux idées féministes.

Depuis j’ai bien sûr beaucoup évolué, beaucoup lu, beaucoup progressé…et mon féminisme m’a permis de mettre en pratique mes fantasmes bdsm avec un partenaire adéquat et la réflexion qui va avec. Mais très franchement, les seules féministes dont je ne me sois pas sentie exclue à ce niveau, ce sont les sex-positive et plus tard, en les découvrant, les féministes queer. Assister à des discussions extrêmement dures et culpabilisantes sur le BDSM en réunion féministe sans pouvoir dire clairement ce qu’on penser de peur de s’outer est une expérience que je ne souhaite à personne.

La pornographie et le viol

Disons le clairement : il y a du sexisme dans le milieu sm, au même titre que partout ailleurs. Mais je ne pense pas que réprimer ses fantasmes soit la solution. Je ne pense pas non plus que les représentations pornographiques de viol soient le problème. Au lieu de se focaliser sur les représentations de viol ou de bdsm, on ferait mieux de réfléchir à l’intégralité de la production fictionnelle, qui méprise de consentement aussi bien dans les comédies romantiques que dans les romans à l’eau de rose ou dans les pornos mainstream. Le problème, c’est que ça soit considéré comme la norme.

Ce qui me semblerait vraiment utile, plutôt que de nous faire passer pour des malades mentaux comme l’a fait le site xhamster qui conseille aux personnes amatrices de fantasmes de viol de se faire soigner, ce serait de faire par exemple défiler un bandeau sous tout type de porno, indiquant qu’il s’agit de fiction et en aucun cas de la réalité.Ce serait aussi d’améliorer les conditions de travail des actrices. Et justement, le site Kink.com a été l’un des premiers à non seulement annoncer qu’il ne ferait plus tourner James Dean après les accusations de viol, mais aussi à intégrer une charte qui rend incontournable le concept de consentement.

J’en ai assez d’avoir à cacher mes pratiques bdsm sous peine d’être considérée, parce que soumise, comme une féministe hypocrite ou mal dans sa peau. Ou quelqu’un avec qui on peut tout se permettre. Ou quelqu’un qui, si jamais elle est agressée un jour, l’aura peut-être voulu. Vivre avec toutes ses questions est une violence terrible. Il est temps que les féministes françaises, y compris mainstream, s’en emparent.

A force de luttes, on est en train de faire accepter le concept de slut-shaming et l’idée qu’il n’est pas acceptable de déconsidérer une personne à cause de son activité sexuelle. Pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas aller jusqu’au kink-shaming et à la défense des femmes qui pratiquent une sexualité non classique ?

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Je refuse d’avoir à choisir entre mon féminisme et ma sexualité

Tout peut être interrogé, tout doit être interrogé. Le problème ne vient pas du bdsm ou de la pornographie en soi, mais du monde patriarcal dans lequel on vit. C’est contre lui qu’il faut lutter. Et continuer à déconstruire les normes, y compris, bien sûr, au sein du bdsm.

J’utilise ici le mot « soumise » parce que c’est un moyen simple de faire comprendre mes pratiques, mais c’est surtout une convention, qui ne correspond que très imparfaitement. Je refuse qu’on me réduise à cela, comme je refuse que l’on définisse à ma place les conditions de ma dignité. J’ai envie de questionner le langage, les normes, la binarité, les présupposés, les pratiques liés à ma sexualité. D’expliquer pourquoi 50 Shades est problématique – en plus d’être mièvre et piètrement écrit – et pourquoi la solution, plutôt que de s’en prendre au bdsm, est de produire des réflexions et des écrits qui fassent coexister les représentations sm et les acquis des théories féministes.

Je suis soumise et féministe et j’ai le droit d’exister. Quand on milite pour un féminisme inclusif, il est plus que temps de se pencher sur la question. Parce qu’en y réfléchissant bien, je n’ai pas eu le choix de préférer le mouvement du féminisme sex-positive : c’était le seul qui ne rejetait pas ce que j’étais.

 

Une envie de beau roman sm ?

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Alors que la presse ressasse ad nauseam les variations autour de 50 Shades, je vous propose de découvrir – soyons folles, soyons fous – un roman injustement méconnu qui n’est ni écrit avec les pieds, ni un harlequin déguisé, où il n’est pas question de « guérir » qui que ce soit de ses « perversions » et surtout qui ne confond pas bdsm et relation abusive.

Ce roman, c’est L’image de Jean de Berg, alias Jeanne de Berg, alias Catherine Robbe-Grillet, dont j’ai déjà parlé ici.
Quand elle le publie en 1956, sous un nom d’homme, elle n’a que 26 ans et un style à la fois sobre et remarquablement affuté. Comme pour Histoire d’O, publié deux ans auparavant – L’image est d’ailleurs dédié à Pauline Réage – on refuse de croire qu’une femme puisse mettre en scène de tels fantasmes.
Et pourtant.

L'édition originale.

L’édition originale.

De quoi est-il question ? Voici ce qu’en dit la quatrième de couverture :

Tout commence par un jeu de regards, lors d’une soirée parisienne. Jean admire la beauté de Claire qui semble à peine le voir. Ses yeux de photographe (c’est là son métier) ne quittent pas Anne, une toute jeune fille, son modèle. Son esclave aussi, comme il apparaît bientôt à Jean dans les jardins de Bagatelle où d’autres jeux s’esquissent. Tenté, provoqué, Jean cesse d’être simple spectateur… Il deviendra bourreau dans ce studio de la Rive gauche où tout semble conçu pour les entraîner tous trois au paroxysme d’un rituel cruel et pervers. Bourreau mais non point maître, Jean le découvre… Même enchaînée, à genoux, suppliante, n’est-ce pas la femme, en fin de compte, qui commande ?

La réalité de l’intrigue est plus subtile que ce que peuvent laisser penser les deux dernières phrases, mais il n’en demeure pas moins que ce roman sulfureux en diable met surtout en avant une liberté féminine inaliénable. Contrairement à Histoire d’O, où l’héroïne se livre par amour, par contrainte et par mystique sacrificielle, c’est le désir qui est le moteur des trois personnages.

Ici, ce sont des femmes qui initient l’homme. Jean, le narrateur, est invité dans leur jeux à titre de témoin, de spectateur et de voyeur. En ce sens, c’est aussi une extension du lecteur ou de la lectrice. Avec lui, on découvre avec stupeur puis intérêt le lien qui unit la soumise et sa maîtresse. Puis l’observation se fait participante, et le témoin devient acteur.

Trans-Europ-Express d'Alain Robbe-Grillet (1967)

Trans-Europ-Express d’Alain Robbe-Grillet (1967)

Mais alors même que Claire lui a donné tout pouvoir sur Anne, sa victime, il est clairement sous-entendu à maintes reprise que cette obéissance n’a aucun fond en soi, aucune légitimité réelle.
Quand le narrateur croise par hasard la jeune fille dans une librairie et se montre entreprenant, elle l’envoie paitre le plus naturellement du monde, lui signifiant explicitement qu’elle ne lui doit rien.
Et même quand Jean s’en plaint à la dominatrice, il est clair pour tous les deux – et explicité dans le texte – que cette « faute » n’est qu’un prétexte artificiel pour la punir. C’est une des nombreuses choses qui me plaisent dans ce roman : l’obéissance n’est pas essentialisée, elle n’est pas dans la « nature » de la jeune fille (aberrations que l’on peut lire ailleurs), c’est une création destinée à rendre le jeu possible.

Par ailleurs, et c’est un autre aspect essentiel, la frontière entre dominant-e et dominé-e est ténue et fluide, ce qui renvoie au parcours de Catherine Robbe-Grillet elle-même, qui de soumise se fit dominatrice. Dans son monde, rien de figé ou d’immuable : les personnages comme leurs motivations sont complexes, l’imaginaire bourreau-victime est porteur d’enjeux érotiques et esthétiques forts, mais n’est détenteur d’aucune vérité.
Le titre n’a rien d’anodin : la photographie et la mise en scène sont des thèmes centraux du livre dans la (re)création d’une esthétique et d’une iconographie sado-masochiste, annonciatrices des cérémonies futures de Jeanne de Berg.

Hors de cette création définie par le jeu, chacun-e est libre.
Ce qui rend toute reddition d’autant plus scandaleuse.

D’autres romans à conseiller ?

Le joï d’amor, entre plaisir et souffrance

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Les troubadours qui ont sillonné les routes du Sud de la France au Moyen Age chantaient la fin’amor, c’est-à-dire l’amour courtois, en tissant tout autour une infinité de nuances.
Dans l’imaginaire poétique de ces chants, un mot apparait souvent, un mot qui recèle un monde… Le mot joi.
Attention, c’est un mot masculin qui n’a rien à voir avec la joie, ou peut-être que si, puisqu’aujourd’hui encore, on se pose des question sur son étymologie. Est-ce la joie, le jeu ? On l’ignore.

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Le joi désigne la joie spécifique, exaltante, que l’on éprouve quand on aime. Un sentiment qui n’est pas la gaité, puisqu’il peut se mêler d’une profonde souffrance due à l’indifférence ou l’absence de la dame aimée.

Le troubadour Jaufré Rudel écrit, en langue d’oc toute droit venue de l’Aquitaine du XIIe siècle, ici traduite :

Un coup de joie me frappe et me tue, piqure d’amour qui dessèche ma chair et fait maigrir mon corps.

Le joi est intimement lié à la fin’amor, passion impossible et désespérée par excellence. Mais contrairement à ce que l’on pense souvent, l’amour courtois n’a rien de chaste et peut parfois se faire  profondément sensuel.
Toujours chez ce poète, l’angoisse ne peut se détacher de la jouissance mêlée de frustration que crée le rêve érotique, qui unit à l’autre, mais de manière illusoire.

A cause de cet amour je suis dans l’angoisse quand je veille et puis quand je dors en songe. J’éprouve alors une joie surnaturelle car je jouis avec elle, donnant et recevant du plaisir.

Troubadour
Dans la soumission de l’amoureux à sa Dame qui se complait à lui faire endurer les pires épreuves, le plaisir et la souffrance sont deux facettes, indissociables l’une de l’autre, d’un même état : la passion amoureuse, dont l’étymologie dit assez de la douleur qu’elle peut provoquer.

Des poètes innombrables ont célébré les affres et des délices de ce paradoxe, comme Louise Labbé, un peu plus tard, dans son sonnet magique « Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ».

Et pourtant, se peut-il que cet état ne soit pas subi mais désiré ? Que comme dans la « pique d’amour », la souffrance se fasse l’aiguillon du plaisir ? Qu’il y ait quelque douceur à ce désespoir même ?
C’est ce que proclame le joi d’amor et la première strophe de la plus célèbre des chansons médiévales, de Bernart de Ventadour :

Quand je vois l’alouette agiter de joie ses ailes face aux rayons [du soleil], s’oublier et se laisser choir dans la douceur qui au cœur lui vient, hélas ! une si grande envie me pénètre de ce bonheur que je vois, que je tiens à miracle si mon cœur ne se consume pas de désir.

La fascination du poète pour le suicide de l’alouette, c’est l’appel du gouffre, le vertige de la chute vers la jouissance de l’orgasme, mort et petite mort entremêlées.

Sources :
Gearges Lavis, L’expression de l’affectivité dans la poésie lyrique française du Moyen âge, XIIe-XIIIe S.: étude sémantique et stylistique du réseau lexical joie-dolor, 1972.
Michel Zink dans l’émission Bienvenue au Moyen Age.

Le safeword, clé de voûte du bdsm

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« Céder n’est pas consentir »

Dans les rapports de séduction traditionnels, on apprend aux jeunes hommes une foule de parallèles entre la guerre et l’amour et qu’un non veut dire oui,  on leur apprend à insister, à faire céder, en un mot à arracher le consentement.
Parallèlement, on apprend aux jeunes filles à se faire désirer, à ne pas coucher le premier soir, à prétendre ne pas être intéressée.
C’est un des aspects de ce que l’on appelle la culture du viol (le terme peut surprendre, je vous invite à consulter cet article qui l’explique très simplement), et cela peut avoir des conséquences tragiques.

Pour éviter cela, il faut apprendre aux hommes à respecter un non… et aux femmes à dire oui !

Or, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la réflexion sur le consentement est bien plus avancée dans le milieu bdsm que dans les relations dites vanille.
En effet, l’érotisme bdsm repose souvent précisément sur le fait de faire céder, d’arracher, de violer, de refuser mais d’aimer ça…

En raisoca649cb8500f4a88ae0938343953a286n de notre imaginaire, en raison de nos jeux, le rapport au consentement est la clé de voûte du bdsm.

Parce qu’être sûre du consentement de l’autre est d’autant plus crucial quand on fait semblant de le nier.
Tout ça n’est possible que par un accord préalable puisque soyons clairs, si l’on n’était pas absolument certain du consentement de la personne soumise, il s’agirait de viols, de violences et d’actes de barbarie. Personne n’a envie de ça.

Magie du safe word

C’est pour cela que le safeword est un outil merveilleux qui permet de préserver l’illusion de la contrainte. Grâce à ce garde-fou, le ou la soumise peut dire non, crier, se débattre, supplier le dominant ou la dominatrice d’arrêter, implorer grâce… Tout en continuant d’être parfaitement à l’aise avec ce qui est en train de se passer.

C’est le pouce ! des enfants qui rend le jeu possible.

Je ne vais pas m’étendre sur le principe, cet article le fait très bien. Rappelons simplement qu’il existe autant de safewords qu’il y a de pratiquants, le choix du mot étant souvent quelque chose d’assez intime.
On peut quand même noter une pratique qui me semble intéressante : celle d’instaurer deux safewords. L’un – le plus classique – mettra immédiatement fin à la scène. L’autre est plutôt une mise en garde… un moyen d’indiquer qu’on pourrait difficilement en supporter plus, mais qu’on n’a non plus envie de s’arrêter. C’est un moyen de ralentir pour préserver l’instant.

On pourrait d’ailleurs imaginer un troisième safeword, qui lui aurait plutôt un rôle d’accélérateur… Un moyen de dire Fonce ! Laisse libre cours à ton désir, emmène-moi plus loin encore, je suis prêt-e et j’en ai envie.

Mais soyons clairs, ces outils peuvent difficilement être maîtrisés du jour au lendemain.
Il est facile de ne pas oser utiliser son safeword par peur de rompre le charme ou de décevoir. Facile aussi de ne pas oser exprimer ses craintes, ses envies, ses désirs.  Tout cela nécessite, on s’en doute, une bonne dose de communication en amont et en aval.
Quant à ces dominant-e-s qui menacent de quitter l’autre s’il ou elle utilise le safeword… C’est de la manipulation grossière, certes, mais ce chantage lamentable a tout de même le mérite de montrer à quel point il est facile de renoncer à son consentement sans même s’en apercevoir.

La culture du consentement s’apprend au jour le jour, en se pratiquant…pour notre plus grand plaisir.

 

 

Jeanne de Berg et la scénographie bdsm

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Jeanne de Berg est une toute petite vieille dame aux yeux bleu très espiègles et au sourire radieux.
Catherine Robbe-Grillet de son vrai nom, elle aussi dominatrice, auteure, femme de lettre et accessoirement l’un des monstres sacrés du milieu parisien.

jeanne de berg Un de ses traits remarquables, celui qui m’intéresse aujourd’hui, est son rôle de maîtresse de cérémonies sadomasochistes qu’elle mène de main de maître depuis plus de vingt ans. Durant ce qu’elle nomme un « cérémonial », Catherine Robbe-Grillet met en scène des pratiques bdsm, en créant une oeuvre d’art vivant qui n’a pour tout public que les participant-e-s eux-mêmes.
Une œuvre qui laisse libre cours à la beauté, à l’émotion, mais d’où l’acte sexuel est absent le plus souvent, ou alors scénarisé.
Car ce n’est pas le plaisir explicitement sexuel qui est au centre de la scène, mais la recherche d’un trouble.

Elle décrit dans cet article un de ses « cérémoniaux ». Le voici.

 Ce qui m’a inspirée, c’est une maison de Meudon, construite en 1910, qui a conservé son décor d’époque. Elle est dotée d’un escalier qui m’intéressait. Cela faisait très longtemps que j’imaginais des hommes tous masqués, dans la même tenue, étagés sur les marches, en train de se masturber sur une femme. Pour moi, il fallait que cela soit très hiératique et beau. Cet hiver, j’avais, avec une amie, sélectionné des candidats que nous avions recrutés par Minitel. Puis ils ont été convoqués le jour prévu dans ce cadre qu’ils ne connaissaient pas. Je leur en avais dit le moins possible, comme aux autres. A chaque fois, chacun des participants ­ cette fois, il y en avait seize ­ en sait le strict minimum.

La scène centrale était donc ceci : des hommes sur des marches, portant tous un loup avec une voilette qui leur masquait la bouche, torse nu, pantalon noir, debout contre la rampe à barreaux d’un escalier en spirale, formant un demi-cercle face au vide, au-dessus d’un sol dallé où j’avais placé en vis-à-vis un autre demi-cercle de dominatrices habillées en robe du soir. J’avais ménagé entre les femmes et les hommes masqués un espace libre où j’avais disposé de jolis coussins orientaux pour les deux jeunes soumises sur lesquelles les hommes devaient éjaculer d’en haut. Ces jeunes femmes, je les avais conçues comme étant de jeunes vierges qui devaient être fécondées. Donc elles étaient en blanc, dans des dessous 1900, en batiste et dentelle. Lorsque je les ai introduites, un pianiste ­ amateur de SM évidemment, ­ jouait. Je tenais les jeunes filles par des rubans de satin blanc qui étaient liés à leurs poignets et je les ai couchées sur les coussins. Après quoi, à un signal précis, en l’occurrence un accord plaqué au piano, tout d’un coup on a entendu une cantatrice ­ elle aussi adepte du SM ­ attaquer les premières phrases de “La Mort de Didon” de Purcell. Elle est descendue lentement, du haut de l’escalier, magnifique dans une longue robe de velours rouge, en chantant.

Ce qui était très beau, évidemment, c’était ce contraste, cette quasi inadéquation entre des hommes qui se masturbent et cette musique duXVIIème siècle, cette alliance du sperme et du sacré.

Cet entremonde qui mêle dans un goût du paradoxe assumé la scène et l’intime, le sexe et le sacré, l’esthétique et l’obscène ne saurait laisser indifférent-e.
Quelque chose de l’ordre de la quintessence, sans doute.

Un autre exemple, conté : Celui d’une chasse à l’homme…entre femmes, en forêt.

Mystique sadomasochiste

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Jeanne de Berg, soumise dans sa jeunesse à son époux avant de devenir la maîtresse d’œuvre de cérémonies sadomasochistes, évoque son adolescence à l’ombre d’un couvent en rappelant :
«J’ai été élevée dans le culte du martyr.»

C’est une phrase qui m’interpelle.
On trouve des traces de la douleur comme moyen d’exacerber le plaisir dans de nombreuses civilisations, mais ce sadomasochisme de la transcendance, vécu presque comme une sacralité du sexe, ce sadomasochisme tel qu’il est décrit dans la culture occidentale aurait-il pu se concevoir hors du christianisme ?
Tant de valeurs, de goûts, de certitudes que l’on prend pour éternelles et immuables sont en réalité des constructions culturelles… L’imaginaire érotique n’échappe pas à la règle.

Est-il anodin de se choisir comme emblème un instrument de torture ?
Quelle que soit l’éducation que l’on reçoit, difficile de passer outre ce culte et cette esthétique du martyre omniprésents dans nos représentations, sublimé, érotisé par les peintres.
De la passion du Christ à la passion amoureuse, Eros et Thanatos s’emmêlent. Pouvoir des mots, encore et toujours…
Goût ecclésiastique pour la flagellation rédemptrice ou non, le christianisme est une religion qui place son salut dans la souffrance et le sacrifice.

Je ne suis pas la première à le souligner, d’ailleurs. Simone de Beauvoir, dans Les Mémoires d’une jeune fille rangée, raconte certains émois secrets de son enfance.

Religieuse enfermée dans un cachot, je bafouais mon geôlier en chantant des hymnes. La passivité à laquelle mon sexe me vouait, je la transformait en défi. Souvent, cependant, je commençais par longuement m’y complaire : je savourais les délices du malheur, de l’humiliation. (…) Je poussais ces émotions au paroxysme quand, revêtant la chemise ensanglantée de Sainte Blandine, je m’exposais aux griffes des lions et aux regards de la foule.
(…)
A3843Souvent les jeunes beautés promises à un glorieux avenir commencent par apparaître dans un rôle de victime, les histoires de Geneviève de Brabant, de Grisélidis ne sont pas aussi innocentes qu’il semble; amour et souffrance s’y entrelacent d’une manière troublante; c’est en tombant au fond de l’abjection que la femme s’assure ses plus délicieux triomphes; qu’il s’agisse de Dieu ou d’un homme la fillette apprend qu’en consentant aux plus profondes démissions elle deviendra toute puissante: elle se complaît dans son masochisme qui lui promet de suprêmes conquêtes.

Troublant, n’est-ce pas ?

Pour Simone de Beauvoir, la petite fille apprend ainsi très tôt que son rôle est dans la passivité, la soumission, le sacrifice. Elle apprend même à en jouir, pour mieux accepter plus tard son destin de femme.

Que l’érotisation de la soumission et de la violence aient une place de choix dans une société patriarcale, c’est indéniable, et j’aurai l’occasion d’en reparler.
Mais je ne pense pas que l’on puisse réduire ces «exquises déchéances» à la seule construction féminine. Ce serait oublier le plaisir trouble de tant de peintres à représenter Saint-Sébastien.
L’art et la littérature regorgent de ces particularités érotiques que le christianisme a permis de faire surgir.

Le pouvoir des larmes, le plaisir des chaines sont peut être universels. Mais la ritualité du sadomasochisme, l’exploration sadienne du Mal, les extases mystiques d’O ? …Impensable.